Où es-tu ? Keddoucha

By soiseb

Où es-tu ? Kéddoucha

La synagogue bruisse d’une joyeuse ferveur autour de Sarah. Pour célébrer sa bat-mitzvah la princesse du jour a revêtu un petit air sage et décidé au dessus d’une veste bleue qui fait des clins d’œil printaniers au ciel chagrin.

La jupe flirte avec les genoux aux rondeurs indécises, ne parvenant pas à se maintenir à sa place, gagnant quelques centimètres à l’occasion des mouvements du corps qui obéit sans hésiter au rituel du culte ou perdant une bonne longueur d’ourlet lorsque la fillette s’assied en attendant d’intervenir de nouveau dans la cérémonie. Ainsi selon les moments Sarah vieillit, poussée vers l’âge indéterminé un peu désuet de ces saisons qui passent sans rien retenir des modes vestimentaires, puis elle réapparaît en petite fille potelée et rieuse prête à ramener d’un geste crâne et vigoureux ses cotillons pour s’élancer dans une cavalcade désordonnée.
Le tissu du vêtement est d’un mauve léger couleur de brumes nocturnes ou d’aurores encore retenues par la fraîcheur du matin. Il glisse sans cesse, s’échappe, coule autour du corps dans une absolue indifférence à la solennité des lieux. Il est habité de délicieux mouvements qui parlent, encore… déjà…, de cris, de jeux, de parties de cache-cache sans fin, sans vainqueur ni vaincu.
Mais pour l’instant Sarah ne le voit pas de cet œil et elle lisse du plat de la main l’habit récalcitrant. Les fantaisies de sa toilette l’agacent et il lui semble déjà deviner l’esquisse d’un sourire amusé chez quelques participants émus devant tous ses efforts de gravité contrariés par les caprices de sa tenue. Sarah s’adosse contre le dossier de sa chaise et profite discrètement de ce geste pour coincer sa jupe sous ses cuisses. Ce faisant elle peut la maintenir à la longueur désirée, juste à la hauteur des genoux. Seulement il lui faut déjà se relever puis se rasseoir. Le vêtement profite de l’occasion, se rebelle en un flot qui échappe aux tentatives de la jeune fille pour le ramener à de plus graves considérations, il s’étire en camaïeux violines qui se saisissent de la lumière puis la retiennent au creux de plis plus sombres comme pour mieux la faire rebondir en scintillements rosés, jouant avec les ombres que les nuages affolent de l’autre côté des fenêtres. « Plus court… plus long… là c’est bien… non c’est mieux comme cela ». Les mots tournent à toute vitesse dans la tête de Sarah. Trop enfantin… non, vieillot… encore un essayage, puis un autre et de nouveau on refait l’ourlet pour le défaire aussitôt. Assez !
La princesse du jour sort de sa rêverie passagère, elle relève la tête. L’assemblée, houle docile, attend son signal pour reprendre les mots que Sarah entonne d’une voix assurée. La jeune fille est portée par sa propre ferveur à dire la responsabilité qu’elle veut avoir de sa liberté à venir, elle chante haut et clair sans la moindre crainte, sans le moindre doute. Autour d’elle les plis de sa jupe s’ordonnent dans un soupir soyeux, là, juste à la bonne hauteur ainsi qu ‘en a décidé Sarah, à hauteur des genoux.

Françoise Chauvelier, 04/06/2002

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