La vie d’artiste. Le pianiste se produira à la salle Pleyel le 3 mars à 18 heures. Voilà qui est clair et précis, sans l’ombre d’un doute, sans le soupçon d’un trouble, sans le moindre frémissement d’une inquiétude. Et après ?
Après il s’en ira. Il glissera sous le soleil artificiel de sa vie, une vie sans relief, poussé par le halo de cette lumière qui auréole tous les êtres choisis par le public. Ce soir-là il partagera rires et gloire, donnant son sourire généreux et serrant de ses mains si belles et si fortes des mains aimantes et attendries. Ce soir-là, oui bien sûr.
Puis il lui faudra revenir à lui-même qui l’attend toujours, derrière la porte de sa chambre, au-delà du miroir. Lui-même, cet autre avec lequel il ne peut ni mentir ni tricher. Lui-même, ses gammes et ses exercices, ses notes qui ne s’animent que lorsqu’elles sont si parfaitement maîtrisées qu’il peut leur donner un peu de cette âme sans laquelle elles retombent froides et inertes. Lui-même, son piano.
L’art est une voluptueuse et tyrannique servitude.
Dans l’atelier les coups de burin volent clair et déchirent le silence de la cour. On le lui a bien répété, ce n’est pas un métier de femme, ce n’est pas un métier pour une femme.
Sculpteur, vous savez comment ça se dit au féminin ? En fait ça n’existe pas. Une femme qui sculpte ? Une femme sculpteuse ? Une sculptrice ? Une femme, dont le travail de sculpter peine à se faire reconnaître, une femme comme cela devient triste à… triste à mourir, ou folle ce qui est la même chose. Toutes ces heures où il faut battre la terre à modeler et gâcher le plâtre, tous ces jours d’impatience qu’elle doit dompter en retenant la violence des gestes prêts à se colleter avec le marbre parce qu’un seul éclat malheureux peut devenir un drame, toutes ces années exténuantes avant que d’être gratifiée du moindre regard étonné, tout ce temps de silences fracassants dans lesquels le coeur se parle à lui-même sans jamais parvenir au moindre dialogue, tout cela donc pour faire une vie au bout de laquelle – peut-être ? -on admettra qu’il y a là quelque talent.
La vie oublie d’être sereine pour qui sait combien l’art est dur labeur.
Les lumières lissent les rides frémissant au coin de sa bouche, entre sourires et pleurs qui cherchent l’émotion dans laquelle elle doit s’immiscer.
-« Coupez ! ».
Pour la huitième fois le réalisateur rompt l’équilibre fragile de la scène.
-« Ah, moi je veux bien, mais on y est depuis ce matin ! »
-« Voilà, très bien ! C’est exactement ce que je veux, cette colère qui se mêle déjà de larmes et garde encore le rire d’avant ! On reprend ! Tout de suite ! »
Vite quelques retouches de poudre pour la lumière qu’il va falloir saisir dans le moment même où la porte se refermera.
Neuvième essai. La femme pose sa main sur la poignée de la porte. Elle tourne la tête. Elle murmure alors en un souffle épuisé : « adieu … ».
Au coin de la rue dans l’odeur de frites et de cigarettes du troquet, son partenaire achève un hamburger trop gras. Elle, elle n’aura pas même le temps d’un croque-monsieur et d’un quart Vittel.
En effet, la vie d’artiste est épuisante.
Les chuchotements glissent de toile en toile, ils ondulent, saisis, lâchés puis repris par les éclairages qui accrochent les regards et les posent au coeur des cadres, juste à l’endroit voulu par le peintre.
-« Que c’est beau !
-Et ce rouge, là, vous avez vu ? On le dirait en guerre avec ce trait noir et dur !
-Quel talent tout de même !
-Quel artiste !… ».
S’ils savaient… s’ils devinaient ce qu’il lui a fallu de combat avec les formes… Et les couleurs qui s’absentaient quand il était enfin satisfait d’un équilibre réalisé à grand peine… Et tous ces repentirs aussi qui le poussaient à recommencer indéfiniment le même geste pour découvrir finalement que le tableau était gâché par une erreur que rien ne pouvait corriger ! Son atelier est plein de chefs-d’oeuvre avortés qu’il a dû abandonner comme ces enfants mal finis qu’on laissait autrefois devant les marches d’un couvent, parce que l’on ne voulait pas en assumer la laideur. Sans compter tout ce qu’il détruit de rage quand le pinceau se heurte aux mêmes impuissances et se réfugie dans les facilités d’une technique dont il n’est pas le créateur.
Les métamorphoses du regard passent par des chemins arides.
Au-dessus de la page la plume hésite, se penche et se retient, amorce ce qui doit faire trace, puis se rétracte. La main murmure des mots que la plume n’entend pas. La main caresse la feuille qui chante à voix haute sa blancheur. La main raconte, elle soupire et s’attarde, elle musarde, parfois s’aventure et s’égare. Mais la plume n’écoute pas. Elle rêve ailleurs, autrement, jamais là où la main l’attend. La plume voudrait bien dire, la main voudrait bien écrire. Pourtant entre elles deux, rares sont les moments de rencontre, comme s’il y avait un impossible indéfiniment renouvelé malgré leurs volontés terribles tendues vers le même but.
Un jour, c’est la main qui est cheval noir et la plume cheval blanc ; le lendemain ce peut être l’inverse. C’est si difficile de marcher l’amble ! L’esprit part de son côté pendant que le coeur batifole la bride sur le cou, et la plupart du temps il esquive toute tentative qui veut le dompter. Il est vrai que l’esprit n’est pas drôle. Ou, quand l’esprit est trop plein d’esprit, il finit par devenir sérieusement ennuyeux. Quant au coeur, il est vite lassant à toujours ressasser les mêmes histoires, ces histoires d’amour, de déception, de bonheur ou de plaisirs, bref ces histoires dont tout le monde a sa part et qui n’intéressent somme toute personne. Sauf à chercher par-delà ces amours déçues et ces bonheurs plaisants, la rencontre inouïe et hautement improbable, de la plume et de la main.
L’écrivain est souvent un clown triste.
Françoise Chauvelier, 6 mars 2005
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24 février 2009 à 10:56 |
un clowl triste? Possible. Mais comme lui il embellit notre existence le temps que nous le fréquentons et pas seulement. Et on le remercie parcequ’il nous a fait oublier pendant un long moment de plaisir
Poutous toulousains
Dany
1 mars 2009 à 5:31 |
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2 mars 2009 à 10:04 |
bon alors c’est demain soir la soirée du 3 mars … gros bisous et …. bonne soirée le clawn