Itinérance éthylique

By soiseb

Itinérance éthylique.

Elle est là au pied de son arbre, un platane peut-être, elle n’en sait trop rien. Elle n’a jamais fait de dendrologie. Le premier soir elle brillait sous les reflets crus du lampadaire planté un peu plus loin, et n’était pas franchement rassurée avec tous ces types qui passaient sans la voir. Elle a fini par s’habituer à la lumière et aux passants. Elle reconnaît ceux qui partent le matin avec du sommeil amer plein les yeux. Ceux là sont tristes, du moins elle le suppose.

Les réveils matinaux, ça ne vaut rien aux hommes. Plus tard elle voit déferler une deuxième vague, celle des gens que l’heure a oubliés et qui ne se bilent pas. Il y a ceux qui ont pour principe de sécher les premiers cours, les amoureux que la nuit a comblé de rêves et de caresses, les studieux à la conscience tranquille après une nuit bénéfique de travail, les innocents qui sont-là parce qu’ils ne sont pas ailleurs et que ça suffit à leur présent. Parfois on lui jette un coup d’oeil alors elle fait la morte mais ça ne change pas grand-chose à son allure. Elle voudrait bien se fondre dans l’herbe, passer au moins derrière le tronc de son arbre, se mettre à l’abri des regards. Hier, un gamin avec trois poils au menton est venu uriner juste à côté d’elle avec force gloussements et propos graveleux. Son copain l’attendait un peu plus loin, il regardait ailleurs, l’air gêné. Quand ils se sont éloignés le silence est revenu et en dehors d’un ou deux passages la journée a été calme. Tout en sachant qu’elle ne peut pas rester ici indéfiniment, elle a peur de se faire repérer.
Les nuits sont fraîches encore. C’est une chance, elle se préserve ainsi du pire. Elle n’a pas du tout envie de finir comme certaines, les Rosettes par exemple qui ont été liquidées sans ménagement. Le verdict était tombé, brutal, sans commentaires, l’affaire a été réglée en un tour de main. Voilà à quoi peut conduire un souci d’économie mal placé.
Une jeune fille approche dans l’allée. Elle est déjà passée par là deux ou trois jours auparavant. Elle est accompagnée d’un jeune homme de son âge avec lequel elle est en grande discussion. La fois précédente elle s’était approchée de l’arbre en riant, la taille haute et sa chevelure épaisse d’un doré profond cascadant en boucles dans le dos, sur le visage un air à la fois chahuteur et réfléchi.
- Je la prends ?
- Qu’est-ce que tu veux faire de ça ?
- Heu… Je la donnerai à mes parents.
- Tu ne sais même pas d’où elle vient.
- Et alors ?
- Non, laisse je te dis.
Leurs voix s’éteignirent dans la nuit tombante. Quitte à devoir revenir dans le monde civilisé elle préférerait que ce soit avec cette jeune fille. Elle craint par-dessus tout les mômes qui jouent aux petits durs avec leurs lance-pierres, les clochards maladroits qui ne savent plus vraiment comment apprécier la vie même si au fond de leur coeur, le goût de celle-ci leur est un peu resté; elle ne voudrait pas non plus se faire repérer par les employés communaux, pressentant d’avance les discussions sans fin ni finesse autour de sa personne. Ce qui est certain c’est qu’elle abhorre le goujat qui l’a laissée tomber ici, un de ces jeunes loups arrivistes et snobs, incapable d’assumer ses choix dès qu’ils ne sont pas conformes à ceux de la meute. Et en plus c’était pour une autre qui ne valait pas grand-chose… Tant pis pour lui, il ne la méritait pas.
Ce soir la jeune fille rieuse est repassée accompagnée de son ami. Un amoureux peut-être mais rien de moins sûr ; ils semblent plutôt frère et soeur, sans ces minauderies de la tendresse pour cacher le désir mais avec cette franche affection qui ne s’embarrasse d’aucun détour parce qu’elle se sait indéboulonnable malgré les désaccords et disputes.
- Tu reprends le métro seule?
- Oui va travailler, je me débrouille. Tiens, regarde elle est toujours la ! Pour le coup je la prends.
- N’importe quoi ! Si ça se trouve tu vas te la trimbaler pour rien.
- Je ne vais pas la laisser, personne ne s’en occupe.
La jeune fille se penche vers elle, la saisit et la glisse dans un grand sac qu’elle porte sur le dos. Ils reprennent leur chemin en se chamaillant, peu attentifs aux ménagements qu’il faudrait lui réserver. Pour le moment, une fois le choc passé elle se trouve bien à l’ombre du sac, même si elle perçoit tout de suite des variations de température peu propices à son état. « Quelle aventure ! Je ne vais pas faire la difficile, les choses se passent plutôt bien. Maintenant il ne faudrait pas que ça dure trop et qu’on continue longtemps à me secouer sans ménagement. Cette petite ne doit pas y connaître grand-chose. Il n’empêche, elle est mignonne et j’ai le sentiment qu’elle peut éclairer mon avenir. De toutes les façons je n’ai pas le choix. »
Coincée entre une trousse et quelques livres elle se laisse aller aux balancements de la marche, commence à somnoler, se réveille en sursautant aux claquements des portières du métro, rêve et est brutalement tirée de sa torpeur par un sifflement vigoureux.
- C’est moi !
- Monte vite, on allait dîner, on pensait que tu n’allais pas rentrer tout de suite.
La jeune fille pose son sac, l’ouvre et la sort fièrement.
- Regardez ce que j’ai trouvé !
Elle monte les escaliers quatre à quatre en portant son précieux bien au creux de son coude. Dans la pièce aux couleurs chatoyantes la table est dressée avec de jolis verres à pied devant chaque assiette.
- Tenez, elle était sous un arbre depuis longtemps, alors cette fois-ci je l’ai rapportée. Quelqu’un a dû l’oublier, c’est idiot.
Elle la pose et se saisit d’une carafe d’eau glacée.
- Vous avez peur de vous risquer ?
- Non bien sûr, mais il faut la laisser reposer ; ça supporte mal d’être baratté dans tous les sens.
- Si vous êtes puristes vous risquez d’être déçus… 

Le brouhaha des bavardages mêlés au bruit de vaisselle s’estompe. Les unes après les autres les lumières sont éteintes, le calme s’installe peu à peu dans la maison. Couchée sur une étagère de la cuisine à côté d’une comparse dont le pedigree est des plus honorables la bouteille prend ses aises, les turbulences du vin d’un beau rubis profond s’apaisant doucement.
- Bientôt enfin le grand jour… Ne t’inquiète pas Petite, je ne vais pas décevoir ».

Françoise Chauvelier, 11 septembre 2003

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Une réponse vers «Itinérance éthylique»

  1. doune dit :

    super, le suspense, on ne comprend vraiment qu’à la toute fin. Si c’avait été le Coy, je ne crois pas qu’elle aurait eu le temps de se reposer..!bisous

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