Douce et saline
Avec des yeux lointains accrochés aux balustrades comme récifs récalcitrants, les gens regardent la mer, et les phoques étalés sur le flanc qui se vautrent dans un soleil intermittent. Ils regardent ces grosses limaces assez folles pour aimer le froid du vent qui remonte le fleuve avec ses baleines que n’effrayent ni le regard bruyant des hommes ni les eaux salines qui se brouillent avec celles du Saint Laurent. Il en faudrait des aveuglements pour ne pas remarquer ce cercle d’algues indécises tirées par les terres, et poussant au-delà des villes ses bruines marines faites de sel et de vent.
Les eaux dansent une étrange valse qui semble un acte qu’on dirait, presque d’amour. A chaque marée elles répètent du lever du jour au crépuscule, cette parade sans lendemain. Que peuvent attendre de cette rencontre deux aventures, âpre et douce, si dissemblables, que rien ne vient les rapprocher ?
Le fleuve se retire devant la mer qui lui jette sa violence obstinée, et lui de se replier comme une branche souple face à ses assauts. Puis, à peine quelques heures écoulées - mais cela a-t-il un sens ? - les eaux du delta s’étalent, tranquilles, sereines, avec la persévérance du bon écolier. Le bord d’une vague défrise doucement le littoral que la mer avait ourlé.
Loin derrière ce ballet, dans le dos aveugle des gens qui regardent la mer, les collines respirent, décalant en camaïeux ses gris, clairs comme l’aube puis plus foncés et enfin, tout proche des yeux, noirs en plein jour.
Françoise Chauvelier le 30.08.06