Denis O…, en attendant sonner la cloche.
L’homme est assis, immobile, les deux mains posées sur le sol de chaque côté de son corps; la tête est droite, le regard à l’horizontale. Il attend.
« Il faudra que je le lui dise tout à l’heure, il doit partir… Ce n’est pas qu’il gêne, là…mais, tout de même…si le directeur passe, je vais avoir droit à une remarque…vous me direz, une de plus, une de moins! c ’est comme pour les métronomes…je ne peux pas être toujours là pour les remonter; il ne comprend pas ça, le directeur; il dirige… la belle affaire! je ne suis plus un tout jeune homme, l’âge est là! on est trop peu pour une telle exposition… »
Cornélis se dirige vers une salle dont les murs sont couverts de toiles; ce sont toutes des natures mortes composées autour des mêmes thèmes: un échiquier, des cartes, des livres et des instruments de musique, quelques fleurs -des tulipes pour la plupart- et, généralement encadrée par un sablier et une chandelle, une tête de mort. Un sourire tendre et fugitif, mi-fier mi-railleur, froisse un peu plus les paupières du vieux peintre; c’est une partie de son oeuvre qui est regroupée ici, juste après la section qui accueille une horloge atomique, juste avant celle qu’occupent les plasticiens contemporains. Cornélis aime assez le pendule de Rébécca Horn, une longue aiguille qui se balance en éraflant un bac rempli d’eau. Il y a dans les infimes ondulations de celle-ci une invitation muette à la rêverie, une porte ouverte sur des chemins improbables, une sorte de disponibilité, comme une déshérence. Cornélis veille particulièrement sur ce pendule tant il a le sentiment d’être responsable de cette oeuvre offerte, presque abandonnée, et qui ne recueille jamais que quelques regards rapides, glissants, pressés de s’accrocher à la série d’écrans de télévision montrant, sur le mur opposé, les phases de la lune. L’eau ne fait pas de vagues, elle est douceur et discrétion, à peine un mouvement qui serpente pour dire une poignée de secondes. Quelle vanité pousse les hommes à courir et à vouloir tout compter, tout mesurer, tout étiqueter? Autant le vieux maître anversois admire la délicatesse des clepsydres égyptiennes et reste songeur devant le silence des sabliers de la salle contiguë, autant la colère l’emporte quand il lui faut faire sa ronde dans les espaces consacrés au temps que l’homme passe à travailler, à s’amuser, à s’oublier et bien sûr, à comptabiliser les glorieux moments de son existence… « Vanité des vanités, tout n’est que vanité… ». Vingt trois siècles après l’Ecclesiaste, les humains sont toujours aussi prétentieux et suffisants, fats et complaisants. Cornélis ne s’attarde pas devant les photographies d’entreprises élevées au rang d’oeuvres d’art; il néglige aussi une stèle de marbre qui enferme une salade verte à la fraîcheur indiscutable, tout en se promettant d’introduire clandestinement un escargot en ces lieux. L’oeuvre est classée au chapitre « temps irréversible ». On est bien loin des heures que Cornélis passait dans l’atelier de son maître, à Anvers, pour apprendre la couleur ronde d’un pétale, le velouté du cuir qui sert de reliure à un livre! Il fallait alors des mois pour réaliser un tableau qu’un geste maladroit, un défaut d’attention pouvaient gâcher en quelques secondes. Dans son jardin, Cornélis a planté des salades au printemps dernier; en deux ou trois semaines les feuilles se sont développées et maintenant il fait de la consommation de cette plante potagère un véritable cérémonial. Sa gouvernante a pour ordre d’en servir un grand bol à chaque repas, et lorsqu’il partage son dîner avec quelques convives, il en vante les mérites diététiques prétendant qu’elle favorise le sommeil. Ainsi il sait la patience et les soins du jardinier comme il sait la ténacité et la rigueur attentive de l’artiste. Il est scandalisé de voir comment on peut aujourd’hui détourner les efforts des uns et des autres afin d’en combiner de façon illusoire les oeuvres pour en retirer, seul, les bénéfices d’une gloire aussi injuste que ridicule. Cornélis en vient parfois à désirer que quelque visiteur maladroit bouscule cette stèle de marbre et son inclusion de salade. Il a même déplacé -oh! à peine, juste (de) deux ou trois centimètres- le cordon rouge tendu entre deux poteaux de cuivre qui maintient les curieux à distance.
Agacé, le vieux maître décide de laisser à leur sort sublime ces bricolages ignobles et se dirige vers la salle qui abrite la copie d’une superbe nef de laiton. L’original veille 24 heures sur 24 dans l’observatoire de Greenwich; hérissée de mâts elle supporte quatre cadrans donnant le jour, l’heure, la minute, la seconde. C’est Harrison N°1, H-1, une machine étrange qui sortit du cerveau de son inventeur après quarante années de travail. Cornélis, en homme qui a appris à aimer la belle ouvrage, est fasciné par cette horloge sans balancier, libre de tout frottement, où les métaux sont choisis de telle sorte que les contractions et dilatations dues aux variations de température se compensent. Et par delà l’objet, Cornélis revoit en songe ce 22 octobre 1707, jour du naufrage de quatre navires de guerre britanniques qui fit la mort de 2000 hommes; pour les membres d’équipage, ni la chance ni l’intuition n’avaient guidé leur course; les îles Sorlingues avaient été leur dernière demeure. Et il avait fallu cet énorme gâchis pour que le parlement britannique se soucie du sort de ceux qu’il envoyait sur les mers. Il avait alors promis une somme énorme à celui qui résoudrait enfin le problème de la longitude sans la connaissance de laquelle tout grand voyage était folie.
Cornélis aime s’attarder dans ce lieu qui raconte les efforts d’un homme têtu et habité de la certitude d’avoir raison. Les siècles écoulés depuis ont fini par lui donner tort cependant, et la seconde qu’Harrison avait cru dompter en en faisant une énième partie de la révolution de la terre s’est échappée et est tombée sous la coupe d’un atome, le césium 133. Pour Cornélis, les choses se brouillent un peu à ce niveau mais il aime ces pensées vagabondes qui lui parlent des vrais mystères du temps et de la création. Rien à voir avec les artifices qui se voudraient provocateurs de ces pseudo-artistes qui s’enivrent de leur propre gesticulation.
Ainsi Cornélis Norbertus Gijsbrechts, maître anversois du 17ème siècle, spécialiste des vanités, ces peintures de natures mortes chargées des symboles du temps et de l’inanité de l’existence, s’assoupit un peu en rêvant du monde et des hommes.
Soudain un bruit de cathédrale le fait sursauter. Cornélis se lève, et se précipite dans la direction de celui-ci; un groupe de visiteurs se presse en riant devant une salle; c’est là que l’homme était assis, tout à l’heure, celui qu’il devait aller voir. « Pourvu qu’il n’ait touché à rien…même si tous les néons de couleurs criardes qui couvrent le mur sous prétexte d’illustrer l’idée de la mesure du temps gagneraient à disparaître! » Cornélis agite son badge pour faire dégager l’entrée de la pièce. Devant lui, l’homme est toujours là, assis, immobile, les deux mains posées sur le sol, la tête droite. Son front est défoncé en une large plaie rougeoyante, et le sang s’égoutte lentement jusqu’au sol; en face de lui le lourd balancement d’une grosse cloche de bronze accompagne les dernières vibrations du son que Cornélis a entendu précédemment. Mille taches d’un rouge brillant font un court et terrible chemin de croix de l’homme à l’instrument.
Françoise Chauvelier, Paris, Vendredi 21/1/2000
12 mai 2008 à 2:26
Je lis toujours avec autant de plaisirs les “nouvelles” de Françoise et les partage avec certaines de mes amies qui deviennent ptayiquement des abonnées !!
Que devenez-vous ? Le beau temps est là et ma proposition de grands moments dans le jardin tient toujours !
Je vous embrasse
Nicole